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Fonds Pierre Puttemans

Travaillez, prenez de la peine ; c’est le fonds qui manque le moins, dit le Laboureur à ses Enfants (La Fontaine). Il s’agit de travailler la terre.

Un fonds d’archives, c’est la même chose mais en plus disparate.  Documents divers, manuscrits, imprimés, livres, carnets, œuvres graphiques, objets, tout cela dit bien la personne qui en est à l’origine. 

Pierre Puttemans (1933-2013) est architecte mais aussi poète, écrivain, collectionneur de mots et auteur de chroniques littéraires (Clés pour les Arts, Cahiers Marxistes, etc.). Passionné d’art, c’est un homme engagé qui s’élève notamment contre la destruction de la Maison du Peuple de Bruxelles, œuvre de Victor Horta.

Pour Pierre et son épouse, l’écrivaine Jacqueline Harpman, la vie est faite d’actes créatifs. Le quotidien - a priori ordinaire - suscite en lui des bouffées d’humour salutaire. D’où son roman La Constellation du Chien où il assume le rôle de maî-maître d’un chien-chien à qui la boulangère donne une cou-couque

Il écrit sur tout et laisse des mots partout (même sur des sous-bocks). Partant d’un mot, il déboule sur tout autre chose. Une balade au coin de la rue ou dans le Pajottenland - le pays de Breughel - devient une aventure kaléidoscopique où tout, même les moutons et les vaches qui ne paissent pourtant pas sous les palétuviers, est prétexte à contrepèteries et poèmes imbibés de sens, souvent teintés d’irrévérence : les troupeaux cernent les jardinets ; la cloche sonne infiniment la messe. Les fidèles en rut éjaculent leur foi

Proche des mouvements surréalistes, et de Cobra, il est associé à la revue Phantomas où Joseph Noiret, Théodore Koenig, Marcel Havrenne, Gabriel et Marcel Piqueray, François Jacqmin, Paul Bourgoignie, les Sept Types en or aux sensibilités de tous bords, brouillent les pistes et, à la marge de Cobra qui pense surtout peinture, réhabilitent le littéraire.

Pierre Puttemans est aussi proche d’Aménophis, mouvement très actif, sorte de post-Phantomas.

On est bien, dans La Belgique sauvage

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Né en 1933, mort en août 2013, Pierre Puttemans est un des Sept Types en Or de la revue Phantomas (1953-1980). Étant le plus jeune du groupe, il fut la cheville ouvrière d’une exposition à la Grand-Place retraçant l’aventure de Phantomas, avec la sortie d’un numéro POST-ULTIME en juin 2005. 

Le jour de son enterrement, le soleil était indigeste, accablant. Que de fois n’avais-je pas croisé sa route ! Et cependant je connaissais fort mal son oeuvre, picorant tout au plus un poème parci, par-là, je n’avais aucune vue d’ensemble. Je l’avoue, il m’a fallu « un peu vieillir » avant de savourer pleinement ses livres. Et quel casse-tête si tu désires les lire tous puisque son oeuvre a été éditée par de multiples petits éditeurs. Donc, si vous dénichez du Pierre Puttemans chez les bouquinistes, n’hésitez pas, prenez et emportez :

Basse-cour

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Dessins de Pierre Puttemans Dédicace de l'auteur à Luc RémyA la page 71, un poème intitulé La fin des colonies est dédicacé à Luc Rémy.

Olla vogala

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Dessin de Anne Garnier
Dans FRLB-PUT-O-0 000 081 : dédicace de l'auteur à Luc Rémy

Off limits

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Couverture de Gianni Bertini
Identifiant FPPB-O-0 001 925 : mention manuscrite :
"Hommage de l' auteur" suivie de sa signature
FLRB-PUT-O-0 000 294…

L'arroseur arrosé

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Le motif de la couverture et les culs-de-lampe sont de Luc Vamalderen.
Illustrations de l'auteur.
Sur l'exemplaire FLRB,dédicace de Pierre Puttemans…

L'attagène des pelleteries / Pierre Puttemans

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L'ouvrage contient les textes suivants :Un feuilleton Un temps comme ça Une légende russe En style nouille Au Moyen-Age Dion-le-Mont La jeunesse…

Les carnets de Jean Avijl / Pierre Puttemans

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Table des matières :
- Les carnets de Jean Avijl
- La double vue
- Entre l'ombre et l'écorce
- Descriptions de genre
- La gastronomie…

Le Géographe,

Transatlantique,

 …

 

 

L’homme m’intimidait. Grand et imposant, large carrure, fort caractère, le verbe-haut ; je lui voyais même un air de ressemblance avec les Nabuchodonosors des bas-reliefs babyloniens, c’est dire ! Et architecte, de surcroît, ouille-ouille ! La dame qui toujours l’accompagnait, elle par contre, il a fallu longtemps avant que j’entende sa voix ; si je parle d’elle c’est que tous deux étaient/ sont inséparables. Au Théâtre- Poème, elle arrivait toujours « quand c’était déjà commencé », et ses gestes avaient d’emblée quelque chose d’héraldique : des dix doigts s’ébouriffer les cheveux, s’allumer une cigarette tout en extirpant de son sac à main un cendrier portatif.

Précision : en ce temps-là, l’écrivain c’était lui, Pierre ; la grande notoriété de sa dame ne viendra que bien plus tard. Qui savait autour de moi que l’épouse de Pierre Puttemans avait déjà publié trois romans vingt ans auparavant, et même reçu le Prix Rossel en 1959 ? Et quand la dame muette comme un sphinx se révéla une romancière hors-pair sous le nom de Jacqueline Harpman (Prix Médicis, 1996) ce fut comme un feu de Saint- Elme !

Tout un pan de l’oeuvre de Pierre Puttemans s’inscrit dans le sillage du : Voici l’intrépide explorateur ! Et où va-t-il ? Dans Le Monomotapa1 ou alors encore plus loin, là-bas au coin de la rue. Et dans quel but ? Pour étudier les us et coutumes de peuplades insoupçonnées. Et reviendra-t-il vivant pour tout nous raconter ? L’univers décrit par le « reporter- envoyé-spécial » ressemble au nôtre mais en différé/différent. Ou est-ce le poète qui voit tout en « déformé » ? Et nous, on a des doutes, doit-on le croire sur parole ? Qui sait, ce ne sont que visions d’un barde farceur et facétieux ayant lampé trop de lambic ? Tant pis si ça vous semble bébête, je le dis tout de go : cette poésie provoque le syndrome du partage : de tels poèmes, on a envie de les lire aux gens qu’on aime : « Goûte-moi ça, une fois, tu vas t’en lécher les zygomatiques ! » L’aorte du rire bat en filigrane aussi bien dans sa poétique que dans sa morale. Une morale ? Oui, bien sûr, cela procède d’un choix délibéré : Refus de l’esprit de sérieux – Goût exquis pour l’étripage de la logique conventionnelle et pépère.

Car ici, on recycle sans nulle indulgence le lyrisme larmoyant, l’idolâtrie sentimentale, les à-peu-près poético- bucoliques. Est-ce assez clair ou j’en rajoute une couche ? Voilà une poésie qui s’affûte à l’oeil critique de la distanciation. N’at- elle pas des connivences avec les enjeux de l’Oulipo (OU-vroir de LI-ttérature PO-tentielle) : elle n’escamote ni ses procédés ni ses ficelles, bien au contraire, elle les exhibe par honnêteté. Ainsi la poétique de Pierre Puttemans se vivifie de ce qu’on peut appeler « le gag de la catastrophe », ce qui est positif c’est le Désordre. Mais aussi du Mécanisme car tout sans cesse est en mouvement, en charivari, en montage accéléré ultrarapide et kaléidoscopique.

Souvent, le poème donne à voir une scène observée à travers une lucarne magique : « Sur scène, au moment où nous nous attendions le moins… ». On frôle souvent les burlesques du cinéma muet. Faut-il une « clé spéciale » pour y entrer ? En voici un petit trousseau.

N°1 : Feindre la surprise. C’est le visage impassible de Harold Lloyd ou Buster Keaton, Laurel et Hardy : ils ont provoqué des catastrophes, un train-express écrabouille leur maison, cependant c’est leur noeud-papillon qui les préoccupe ! Ce type de syllogisme est récurrent dans bien des poèmes.

N°2 : La Répétition. Un type qui laisse tomber son chapeau une seule fois ? Bof, banal. Pour obtenir l’effet escompté, le chapeau doit tomber et retomber, etc. La Répétition – clin d’oeil de complicité – noue en stoumelings un pacte de sous-entendus entre le lecteur et le poème.

N°3 : Le pince-sans-rire règne ici en maître. Parfois, le ventriloque sous le poème tire les vers du nez aux pontes positivistes de la Science- Toute-Puissante, à un Érudit-Je- Sais-Tout sentencieux et cassepied. Et très vite ça dérape, ça se déglingue. L’aspect sérieux est corroboré par l’usage extravagant d’un lexique encyclopédique et très rare.

N°4 : Le Caviardage. Un texte copié/collé venu « d’ailleurs » sera altéré/amélioré/lardé systématiquement et de façon jubilatoire par un lexique issu d’un tout autre domaine, par exemple (à vous de choisir).

N°5 : L’Accumulation, s’agglomérant à la nomenclature inévitable de la liste exhaustive, le bric-à-brac finit toujours par brouiller les pistes. Et puis tout s’effondre !

N°6 : Chercher l’intrus. C’est le mot ou l’adjectif aussi surprenant qu’incongru, et subitement le voici accolé à un autre mot alors que ni l’un ni l’autre n’ont un lien de cousinage ou de parenté. Ce télescopage de deux mots qui n’ont nulle raison de « s’enlacer » produit un effet « tique et moustique » : restons sur nos gardes, quelque chose cloche ! Et n’ayant détecté la bizarrerie qu’après coup, nous rions de notre déconvenue.

N°7 : La Prescription. Les poèmes de Pierre Puttemans fonctionnent aussi comme des descriptifs pour peintres figuratifs en manque d’inspiration ! Que le poète se montre retors et sadique, c’est de bon aloi, pimentant à souhait la « scène à peindre », afin de rendre l’exécution aussi périlleuse qu’insurmontable.

Comprenez-moi, ce n’est pas une poésie cherchant à tout prix à faire rire, on ne peut nullement l’apparenter aux billets de nos chroniqueurs radios, à l’humour quelquefois corrosif et désopilant, non. Mais tout de même, est-ce dû au hasard si Pierre Puttemans a préfacé le recueil de Thomas Gunzig Premières nouvelles ! ?Peut-on y voir comme une filiation ? Quant à moi, je croque avec infiniment de plaisir les granulés de mélancolie de L’Arbre du Voyageur (Éditions de l’Ambedui, 1997) : « Et maintenant je vais mourir / Cela prendra vingt ans peut-être / Loin des hameaux serrés où coulent les fontaines / Loin des paparazzi mangeurs de fricassées / Je serai muet sourd allongé sur la mousse / Rêvant de vous / Rêvant à vous / Au bord des falaises de lichen et de lemmings furieux (…) Nous ne sommes jamais ce que nous croyons être / Dormeurs ébouriffés lansquenets lampadaires / Un geste nous trahit nous mordons la poussière / Acariens gastronomes / Espadons assoupis / Pendus par la nageoire à côté des échoppes / Kamasoutras de contrebande / Atlantes / Yeux mi-clos sur les banquettes / Nous attendons les contrôleurs / Fautil aller si loin le bonheur est ici ».

Et dans Facéties (Atelier de l’Agneau, 2013) : « Qu’ai-je fait de ma vie qui va se terminer ? Peutêtre quelques calembours, un rêve ou deux, inachevés. Le temps s’écoule comme une soupe, un potage nauséabond. (…) On enveloppera tout cela, un jour proche ou lointain, dans le quotidien du matin ou un linceul de mépris. » Dédiant un poème à son ami François Jacqmin (1929-1992), dans Un pays de vergers, paru en 1979, je crois que Pierre Puttemans parle aussi de lui-même : « Je suis discret sur le raz de marée. On peut m’interroger, je resterai muet. Je laisse à d’autres le soin de nourrir le tragique. Je trimballe un harmonium hors d’usage, pour sacrifier à la mode. Mais il reste dans le coffre de ma voiture, où nul ne soupçonne sa présence. » 

Antonio Moyano dans la revue Points critiques, n° 348, septembre 2014